Les longues formes de terre gris-vert que Chantal Huber suspend devant notre regard sont, avoue-t-elle, la réminiscence d'un spectacle dont elle fut saisie dans un puits de mine devenu musée, à Saint-Etienne. Celui de la salle dite des pendus, où les mineurs accrochaient leurs habits au bout d'une corde, comme aux cintres d'un théâtre poussiéreux.
Nous les avions nommées Strange Fruits en songean à Billie Holiday chantant de sa voix brisée les "étranges fruits" qu'on voyait aux arbres dans le sud des Etats-Unis, les corps des nègres exécutés par le Ku Klux Klan, autres "gueules noires".
Les figures que propose Chantal Huber ont la présence d'une dérision. Certes pas au sens complaisant que lui donnent les modernes, mais à la manière dont l'art ancien parlait de dérision du Christ lorsqu'on représentait celui-ci humilié sous les crachats, les verges et la couronne d'épines.
Pour nous maintenant, c'est le corps même en sa matérialité qui nous est dérision et gloire : est-ce trop que de retrouver, parmi les oeuvres de Chantal Huber, la grandeur paradoxale du gisant sous l'amphore à demi-revenue à la terre ou sous ses "pneus" de céramique, rondeurs abandonnées, solitude exposée mais ouverte ?
Jarres, pneus, vases à la cambrure de jambe, pendus et stèles deviennent corps, morts ou vifs, par le gauchissement organique de la forme comme par l'omniprésence de la pesanteur qui les surplombe, les étire ou cède à leur énergie. Cela au demeurant les engage clairement dans le champ de la sculpture, comme l'alignement de stèles gravées de signes "relevés" fichés en terre le proclamait avec un éclat et une élégance sauvages.

Pierres vivantes autant que forêt pétrifiée, calcinée.


Jean Planche.

In : Catalogue de la 14ème Biennale de céramique contemporaine de Chateauroux.

Céramique contemporaine : un autre regard. Musées de Chateauroux / Editions du Garde-Temps, 2007. P. 78